Mon grenier son monstre

C’était notre accord, qu’aller au grenier avait cette signification spéciale. C’était le grenier où je m’étais cachée tant de fois, pour échapper aux autres et à moi-même. Ou plus exactement à une certaine partie de moi, qui n’était pas moi, mais une personne mutilée par ses interactions avec les autres. Dans cette grande maison où je n’avais pas eu le droit de ressentir, pas eu le droit d’exprimer, dans cette grande maison où l’on m’avait émotionnellement violentée, le grenier était la seule zone où je pouvais être seule. Trop poussiéreux pour être attirant pour qui que ce soit pour des activités normales. Le sol n’était pas recouvert de plancher mais de sable et gravas. De grandes poutres transperçaient l’espace, en longueur et largeur, à quelques dizaines de centimètre du sol. D’autres poutres verticales faisaient le lien avec les poutres de la toiture triangulaire. Dans ce grenier sans aucun meuble, on ne pouvait ni marcher aisément, ni s’assoir confortablement. Il n’y avait qu’une fenêtre laissant passer une lumière blême. Ce grenier était pour ceux qui n’avaient nulle part d’autre ou aller, pour ceux qui voulaient un lieu aussi désolé que leur intérieur, pour cuver leur chagrin. Je voudrais clarifier que mon retour au grenier n’était pas une démarche nostalgique. Je ne me figurais pas ce lieu comme empli de fantômes à affronter ou embrasser, mais vide, comme moi quand j’y étais, comme les années de gâchis à être cette personne, qui avait besoin de se cacher au grenier. Si je décidais donc de retourner au grenier, c’était pour invoquer un pacte. Je l’amènerais dans le temple de ma vulnérabilité pour qu’elle soit elle aussi vulnérable. Pour qu’elle me laisse voir son monstre.

Elle m’avait décrit ce monstre avec effroi et honte. Elle me disait que je ne l’aimerais plus si je rencontrais le monstre. Cela me faisait un peu rire. Je me disais qu’avec tous ces discours sur son monstre, sa noirceur intérieure, ses démons etc., c’était elle au final la plus effarouchée, pour faire tant de drame de si peu. Elle ne comprenait pas sa désinvolture et me croyait effarouchée moi-même. « Tu ne te rends pas compte de ce que je te ferais ». Et autres déclarations dramatiques. Je riais un peu intérieurement, mais pas devant elle, je ne voulais pas me moquer de sa souffrance, je ne voulais pas minimiser les voix intérieures qui l’avaient torturée.

Elle portait un jean clair, un peu ample, et une chemise en lin blanc, les manches roulées, effortlessly cool comme toujours. Je la soupçonnais d’avoir tenté une tenue qui aille pour la campagne, pour une vieille maison. Elle prenait un air assuré en me suivant dans le parc pour la visite, enlevant et remettant ses lunettes de soleil au gré de nos passages dans les bois et dans les prés. Elle semblait dire « bien sûr que j’ai l’habitude de marcher dans un champ, je ne suis pas du tout intimidée ». Cela me faisait rire, je me demandais si, dans l’éventualité où je l’emmènerais au grenier, elle regarderait le sol sale d’un air paniqué sans oser dire un mot. J’avais peur qu’elle soit rebutée par l’ancienneté de la maison, la plomberie douteuse, la poussière invincible. Qu’elle me dise « impossible qu’on baise ici ». Mais au contraire, son visage s’éclaira en entrant dans la bâtisse. Tout ce dont j’avais un peu honte, elle regarda avec un émerveillement d’enfant. Au début, je cru à un regard de citadine sur un lieu qu’elle considérait pittoresque, et en fus presque vexée. Mais je compris ensuite que ce qui se jouait ici était tout autre. Pour être vraiment elle-même, vulnérable, libérée, elle avait besoin de partir loin de sa zone de confort, de s’échapper de la force gravitationnelle de son être quotidien à la surface polie. Elle l’avait apparemment compris avant même de venir, pour m’avoir dit quand nous avions planifié notre séjour : « si tu m’amènes au grenier, on pourra faire ce dont on avait parlé… tu sais… le monstre ». Elle avait fini sa phrase comme une question, le sourcil levé pour apporter un peu d’ironie et de distance face au saut dans le vide qu’elle venait de faire. « Tu m’as montré la sainte, montre-moi le pervers, le monstre » lui avais-je dit un jour. Elle avait entendu.

Je sentis sa confiance grandir quand nous parcourions les couloirs vide de la maison. Dans ce lieu complètement détaché d’elle, elle semblait pouvoir devenir elle-même. Quelque chose l’y touchait. Que voyait-t-elle dans ces murs au papier peint terni et désuet ? Dans ces dalles de pierre froides ? Dans ces tuyaux poussiéreux ? Quelque chose que je n’avais jamais vu et qu’elle n’aurait probablement pas sur m’exprimer si je lui avais demandé. Je ne lui demandai rien, de peur de briser la magie fragile qui opérait.

Quand nous sommes arrivées au grenier, je sentis mon ventre se remplir d’une boule visqueuse et ma mâchoire se serrer. Je sentais son pouvoir maléfique et paniquais à l’idée qu’il nous joue un tour, que les choses tournent mal, qu’il brise quelque chose entre elle et moi. Elle était si enthousiaste, je me sentais mal à l’aise d’être pleine de doutes, après avoir tant réclamé ça d’elle. Elle prit mes doigts avec les siens, doucement, comme une question. Je me retournai vers elle et vis qu’elle était immobile, tournée vers moi. La voir arrêtée dans son élan, et pourtant si sereine, me rassura. Elle ne m’emmenait pas au grenier, elle posait une question, une proposition. Je hochai la tête avec vigueur en réponse à sa question muette, et serrai sa main avec force. Elle se mit à sourire, et je voyais qu’elle me souriait, à moi plus qu’à la maison ou grenier, à cause de moi, pour moi.

Après que j’ai poussé porte avec un peu de difficulté, nous sommes rentrées dans le grenier et avons enjambées les poutres jusqu’à son cœur. Il faisait suffisamment jour pour voir sans lumière artificielle, mais j’allumai néanmoins une ampoule d’un modèle révolu. Pour chasser le peu d’obscurité qui restait, pour que ce soit différent de quand j’y venais avant, et car cette lampe donnait un petit côté glauque à l’endroit, juste assez pour l’ambiance que j’avais en tête. Elle sembla convaincue également. Nous nous sommes assises sur le sol blotties l’une contre l’autre, sans parler. Après un moment d’une durée indéterminable, nous nous sommes spontanément détachées et regardées. C’était le bon moment pour commencer.

Ma main tremble un peu quand j’avance la lame du couteau et la pose juste au-dessus de son sein, dans le creux de l’épaule. Son regard, plein de désir et de peur, me conforte. Je vois l’éclat de la lumière sur la lame bouger au rythme de sa respiration. Ses lèvres tremblent à leur tour. Je les embrasse et les dévore. Je passe la lame le long de son corps, sur son torse, cisaillant les fils fragiles des boutons qui lâchent un à un et laissent sa chemise serrée éclore comme une fleur. Je pose la lame dans l’ouverture, à plat contre sa peau, j’appuie et la sens tenter de reculer un peu plus contre le mur où elle est adossée. Je pose ma main droite sur sa jambe qui est à côté de moi sur le sol, légèrement fléchie. Je savoure la présence de ses chaussettes blanches, serre et caresse sa cheville là où le tissu s’arrête. Je sais qu’elle les a mis pour ce moment, pour m’exciter avec leur innocence, pour que je perde la tête dans son grenier, pour faire sortir le monstre. Je remonte lentement ma main le long de sa jambe. Je sens tous ses poils se dresser à ma rencontre et titiller ma paume. La peau de son cou est si douce sur mes lèvres, je me joins à ses halètements. Lorsque j’arrive en haut de sa cuisse, je plonge vers l’intérieur sous sa jupe plissée, la où sa peau est tendue et si fine. Je caresse du bout des doigts la couture de sa culotte, sans la soulever mais en suggérant la possibilité. Puis je recule, palpant le dessous de sa cuisse, avant de m’arrêter net et glissant ma main sur son genou pour le plaquer au sol. Je sens tout son corps qui se tend, son souffle saccadé lorsque je déplace la lame avec une lenteur infinie pour la placer entre la partie centrale de son soutien-gorge et sa peau, là où un ruban lacé rassemble ses seins. Je plonge mon regard dans le sien et le maintiens alors que je coupe le ruban d’un geste vif. Les deux bouts se rétractent sous la tension relâchée ondulent comme deux serpents montant la garde d’un temple caché. Les deux morceaux de dentelle s’écartent, la porte est ouverte. Je pose le couteau pour empoigner ses seins et les serrer jusqu’à ce qu’elle détourne les yeux, baisse les paupières et se mette à gémir.

Je me rappelle de ce moment comme d’un rêve. Probablement car elle me connaissait assez pour qu’il soit comme j’en avais rêvé, et car notre interaction me plongea dans une transe profonde. Je me souviens du froid métallique contre ma peau. De l’accélération de mon rythme cardiaque, de ce cocktail délicieux où la peur et la sécurité sont parfaitement dosées. Je me souviens de la fraicheur de ses paumes sur mes seins, qui durcissait mes tétons d’avantage mes tétons. Je me souviens de quand la fraicheur laissa place à la chaleur de sa langue, pour descendre le long de mon corps. La caresse délicate de ses doigts sur mon ventre devint une ferme étreinte en arrivant à mes cuisses. Elle palpa ma chair et mordit mes tétons plus fort qu’elle ne l’avait jamais fait, et je criai en m’abandonnant.

Ses cris me font perdre le peu de contrôle qui me reste. Je me retire et la vois se cambrer, ses tétons gonflés désespérément tendus vers moi, cherchant ma bouche comme une plante la lumière. Je la laisse haleter seule quelques secondes puis j’empoigne sa culotte entre ses jambes écartées, la tranche au couteau et déchire le reste. La lame est couverte de son jus, je la lèche tout en la regardant dans les yeux. Je glisse mes doigts dans ses cheveux, les caresse un instant puis resserre vivement ma prise et tire vers moi. Sa bouche s’ouvre de surprise et douleur. Elle se lève sous ma contrainte. Je la traine vers la poutre centrale qui traverse la salle. « Monte dessus. » Elle s’exécute et l’enfourche. Je la pousse en avant, pour que son buste et sa tête soient sur la poutre. Ses orteils touchent à peine le sol et je les vois qui frétillent en tentant de garder l’équilibre. Voir sa peau tendre sur le bois rugueux m’excite. Je lui caresse doucement le dos tout en maintenant sa nuque d’une main. Puis je la frappe sur les fesses. Fort dès le premier coup. Régulièrement et toujours aussi fort pour doser mon effort, pour qu’elle sente que ça durera autant que j’en ai envie. Elle crie à chaque claquement. Je vois sa peau rougir, là où tombent mes mains et là où ses cuisses frottent le bois.

Je me souviens du bruit des chocs et de mes cris, rompant le long sommeil du grenier, où je n’avais jamais pu me laisser aller aux pleurs malgré mon chagrin. J’accueilli chaque coup et ressenti toute la douleur du grenier. Je hurlais enfin ce que je n’avais jamais pu exprimer, parce qu’il n’y avait jamais eu quelqu’un pour m’entendre. Je me mis à sangloter de douleur et de soulagement, tandis que la vague de plaisir me submergeait le corps. Quand les coups cessèrent, je sentis une caresse sur ma joue. Je tournai la tête et suçai frénétiquement son doigt, encore secouée de pleurs, tandis que son autre main caressait ma tête. Quand je me sentis prête, je recrachai son doigt.

Je passe mon doigt humide le long de sa gorge avant de refermer ma main sur elle. La tenant ainsi, je la relève jusqu’à ce qu’elle soit assise droite sur la poutre. Je tire ses cheveux en arrière pour qu’elle me regarde, lèche ses larmes puis l’embrasse profondément. Je tire d’avantage et l’allonge sur le dos. Je replonge mes doigts dans la bouche puis les fait courir le long de son buste. Je souffle sur la trainée de salive et vois sa peau frémir. Je monte à mon tour sur la poutre, dans un équilibre précaire que je ne pourrais probablement pas maintenir dans d’autres conditions, mais là mon esprit est particulièrement clair, je ne me suis jamais sentie si présente. Je suis au-dessus d’elle. Mes cheveux noirs tombent vers elle, qui me regarde en tremblant. Je la fais attendre. Elle me sera reconnaissante de lui avoir laissé un répit. Je finis par enfoncer ma jambe entre les siennes. Elle murmure une litanie inintelligible entrecoupée de grognements tandis que je la frotte. Je sens l’humidité pénétrer le tissu et gagner ma peau. Quand je la vois tendre les bras en arrière, fermer les yeux et s’arcbouter, je me retire et me redresse. Pour une fois, la faire venir n’est pas ma préoccupation.  Elle respire profondément, les yeux toujours clos. Je sens qu’elle espère mon retour. J’attrape sa jambe et la fait basculer de l’autre côté de la poutre. Elle pousse un cri de surprise et manque de tomber mais je la rattrape fermement. Je presse son bassin contre la poutre tandis que ses bras tentent maladroitement de s’agripper à quelque chose pour rester en équilibre. Tout en la maintenant fermement contre moi, je parcours ses jambes, puis son dos, puis ses seins. J’enfonce mes ongles dans sa peau, j’enfonce mes dents dans sa nuque. Son corps rougi est couvert d’éraflures. Ses fins cheveux sont emmêlés au point de non-retour, en une masse électrique sur sa tête. J’humecte mes doigts et les insère entre ses fesses. Je les plonge et sens tout son être frémir et ses muscles se contracter autour de moi. Je l’explore, savoure sa chaleur moite sur mes doigts, et la pression qu’elle exerce sur eux. J’inspire et elle expire lourdement en s’appuyant sur la poutre. Je sors mon gode et la pénètre. Elle est si bien calée entre le bois et moi, je n’ai pas besoin de harnais. Elle gémit quand je retire mes doigts. Je commence mes mouvements de bassin, de plus en plus fort. Ses cris et mouvements sont incohérents, bientôt elle ne tente même plus de garder l’équilibre et se laisse totalement faire. Mes propres secousses me montent à la tête, mes yeux sont embués par l’excitation et l’émotion. Je hurle avec elle et mes doigts se convulsent sur ses hanches tremblantes.

Je ne me souviens que de bribes. Le grenier qui devient flou, les chocs qui parcourent tout mon corps, ma joue qui s’effondre sur le bois, allant rejoindre la salive qui a coulé de ma bouche hors de contrôle, son visage qui s’effondre sur mon dos et m’embrasse fébrilement. Je ne sais plus combien de temps nous sommes restées au grenier, emmêlées. Sans avoir besoin de bouger nos lèvres pour nous parler, à écouter nos respirations et sanglots d’émotion. Je pense que c’est le froid qui nous a finalement poussées à nous rhabiller et quitter la salle. En partant, nous nous rendîmes compte que l’ampoule avait grillé : le sortilège du grenier était rompu.