Je crois que Maud est morte

Je crois que Maud est morte

Je crois que Maud est morte. Je ne vois pas d’autre explication qui tienne la route. Il n’a pas de raison en France, en 2022, de ne pas être sur internet. Pas Facebook, pas Linkedin. Pas de page d’école ou de vague asso. Rien.

Je crois que Maud est morte avant que j’ai pu la revoir et lui dire combien je l’ai aimée. Combien sa compagnie a éclairé mes jours. Combien j’ai eu peur pour elle quand elle a été malade et manqué l’école si longtemps. Nous avons passé peu de temps ensemble tout compte fait. Elle aura traversé ma vie comme une comète et j’aurais tellement voulu la revoir encore.

Je crois que Maud morte. La dernière fois où j’ai eu des nouvelles, c’était par une carte postale. Sa vie est « mouvementée » alors elle se change les idées en faisant le tour de l’Europe avec ses amis. Elle ne laissait pas d’adresse mail ou téléphone. J’ai envoyé une carte à la dernière adresse postale que je lui connaissais. 30 rue Massonet. Je m’en souviens toujours. Je m’en souviens depuis vingt ans. Vingt ans. Vingt ans… J’ai demandé de ses nouvelles à la seule connaissance commune que j’avais sur Facebook, Alexandra. Elle m’a dit que sa vie était « mouvementée » et qu’elle s’était refermée sur elle-même, qu’elle ne donnait pas de nouvelles. Que c’était triste de la voir comme ça alors qu’elle avait tout pour elle. C’est vrai qu’elle avait tout pour elle. Elle était si brillante. Si originale. Si libre d’esprit. Si belle. Quand je réfléchis, je me dis que la femme que je vois dans mes songes c’est elle. Mouvementée. J’aurais voulu avoir plus de détails. J’aurais voulu savoir si c’était une coïncidence ou si elle répétait ses mots. Si elle en savait plus elle-même. Je n’ai pas osé répondre. Et quand j’ai voulu lui demander, des années plus tard, j’ai vu le dernier message et n’ai pas osé répéter l’histoire exactement pareil.

Je crois que Maud est lesbienne. Qu’elle s’est rebellée contre sa famille étouffante. Qu’elle a des pseudos sur tous les réseaux sociaux. Ou qu’elle n’y est pas car elle est trop bien pour. Je crois que Maud est lesbienne car elle était la meilleure à l’époque. Je crois qu’elle porte toujours ses longs cheveux bruns en une queue de cheval basse. Qu’elle a un blouson en cuir, un t-shirt blanc et un jean foncé. Est ce qu’elle se rend compte que j’étais amoureuse d’elle ? Est ce qu’elle se rend compte que maintenant je m’en rends compte ? Une fois j’étais allée chez elle, je pense qu’on était en seconde car on était allé à Montmartre avec Maria. Je l’avais appelée, à tout hasard. Et elle était venue prendre une crêpe avec nous. Maria était rentrée. Pour une fois j’avais suivi mon envie, j’étais restée avec Maud et j’étais allée chez elle. Elle m’avait montré les livres de fantasy qu’elle lisait. Elle m’avait dit « c’est pas juste car les gays peuvent faire plus de trucs que les lesbiennes ». Ou bien peut-être « c’est pas juste car les hommes peuvent faire plus de trucs que nous ». Comment n’ai-je pas tilté ? Comment n’ai-je pas relevé ? J’étais tellement profondément dans le déni. Je ne me posais pas la question de si elle était lesbienne. Ou de si j’étais lesbienne. Je savais juste que je voulais que ce moment avec elle ne finisse jamais. Que je voulais être dans sa vie. Pourquoi on ne s’est pas revues ? On a échangé par mail peut être ? Je ne sais plus. Est-ce que la conversation s’est tarie ? Est ce qu’elle a arrêté de répondre ? Est-ce que j’ai été trop prise par mes démons pour lui répondre. Nos derniers mails datent de mon arrivée à Chicago en 2006. J’ai tout relu, il n’y avait pas grand-chose. Elle voulait me caser avec un pote à elle, je ne me souviens même pas l’avoir vu. J’avais dû lui parler de mes problèmes de mecs… Je voudrais tellement pouvoir lui répondre. Sa boîte mail a fermé.

Je crois que Maud est lesbienne. Que je vais la retrouver et lui dire. Elle s’adossera au mur dans mon couloir, elle regardera les livres, elle éclatera de rire, elle dira qu’on s’était bien trouvées. Je tomberai à genoux et lui dirai tout ce que voudrais lui dire maintenant. Que je l’ai tellement aimée, que je me souviens de sa voix, de ses blagues, de ses piques, de son imagination, de son esprit libre et critique. Que ça fait vingt ans que je pense à elle, que j’ai tellement envie d’elle. Qu’il n’y pas besoin de penser que c’est pas juste, que j’ai trouvé une solution. Tellement de solutions.

Je crois que Maud a une vie médiocre, qu’elle s’est laissée happer par la norme. Qu’elle a perdu l’avance qu’elle avait, qu’elle n’a pas eu la possibilité de vraiment faire quelque chose de sa douance. Qu’elle a cédé à la société. Qu’elle a un mec banal et des enfants. Qu’on aura rien à se dire quand on se verra. Qu’elle ne critique plus les films d’Harry Potter, qu’elle s’est mise à avoir des goûts comme les autres. Que ce sera ça le plus triste au final. Qu’elle soit vivante maintenant mais que celle du passé soit morte.

Je crois que Maud est lesbienne et que Maud est morte. Peut-être qu’elle est morte car elle était lesbienne, qu’elle s’est suicidée suite aux violences des autres. Que je vais pleurer de douleur et de rage en l’apprenant. Que je vais relire mille fois tous ses mails en langage texto. Que je vais relire le début de son roman qu’elle m’avait envoyé et le finir pour elle, puis le bruler et disperser les cendres au Champ de Mars, là où on jouait enfants.

Je crois que Maud est morte. Qu’elle a finalement succombé à la maladie. Que ses reins ont lâché. Qu’elle s’est évanoui au téléphone comme avec moi une fois, et qu’elle ne s’est jamais réveillée. Qu’elle a rejoint les héros de l’Iliade et l’Odyssée dont on rêvait à dix ans.

Demain, je lui écrirai, 30 rue Massonnet, j’appellerai chez ses parents tous les jours jusqu’à ce qu’on réponde. Demain, je me dirais demain, pour ne pas avoir encore épuisé ma toute dernière chance de la revoir.


Laisser un commentaire