Je me souviens des photos

Je ne me souviens plus des images de mes souvenirs, juste des photos que j’ai revues ensuite, des années plus tard mais il y a des années de maintenant. Des photos de mauvaise qualité, prises à l’intérieur, à la lumière peu adaptée, avec un appareil numérique de l’époque. 2006, je pense. Sur certaines, tu as les yeux rouges à cause du flash. Le souvenir des photos a remplacé les images de la scène, mais je me souviens de ce que je ressentais, de ce que tu m’as dit. Je me souviens que tu posais, et que je prenais les photos. Des photos beaucoup plus osées que ce que je ferais avec une relation platonique aujourd’hui. Mais probablement que comme à l’époque nous n’avions pas de relations sexuelles, que nous nous n’en avions jamais eu, la limite entre platonique ou non était au final plus floue. C’était ça notre sexualité. En tout cas pour moi c’était ça. Je me souviens que je ne l’ai pas pensé comme ça. Car c’était impensable. Mais je me souviens très bien de m’être dit que « si tu voulais, alors moi aussi je voudrais ». Tu aurais fait un geste, prononcé une parole, et ce serait parti. Ma vie aurait basculé, tout aurait été différent. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Sur l’une des photos tu es assise en tailleur, le cœur en peluche contre toi. Sur la photo on pourrait croire que tu es nue, mais tu ne l’étais pas. Sur une autre tu es torse nu, tes bras cachant tes seins. Je ne sais plus si tu es de dos ou de quart. C’était ton idée. Et puis tout de suite après tu m’as dit que tu ne te sentais pas à l’aise. Je n’y avais pas pensé. J’ai tout de suite acquiescé pourtant. J’ai appris qu’il ne fallait pas être à l’aise dans cette situation. Je t’ai tellement aimée. J’avais cet enregistrement de toi. Je ne me souviens plus sur quel support, ni dans quel contexte je l’avais. Je me souviens juste de l’écouter et de m’exclamer « la voix d’Albane ». Tu existes encore aujourd’hui, mais tu n’es plus la même personne en moi. Je ne ressens plus grand chose. Comme beaucoup de gens que j’ai aimés, tu m’as fait énormément souffrir. Je t’ai désespérément aimée. Tu m’as repoussé. Puis je suis devenue indifférente et tu es revenue vers moi. Ça m’a fait plaisir mais c’était trop tard. Tu m’as fait de beaux cadeaux. Je me suis toujours demandé si tu tentais de te rattraper. Cette lettre n’est pas pour toi. Tu m’as fait tellement souffrir. Je me souviens de nos lettres par mail quand je suis partie à Chicago. J’ai retrouvé mes cauchemars là-bas. Et au final, ils sont revenus avec moi en France. J’ai quitté mon petit groupe avec toi et les autres, et quand je suis revenue l’année était quasi finie. A la rentrée, notre groupe n’existait plus, tu as commencé à m’ignorer, et je suis redevenue seule. Comme à Chicago, comme au collège, comme toujours. Une fois je t’ai appelée de là-bas. Dans un délire d’excitation, cachée aux toilettes car nous n’avions pas le droit au téléphone portable. C’est fou le nombre de mecs que j’ai cru aimer. Tous ces crush superficiels. C’est le moment où j’ai commencé à intégrer qu’en tant que femme ma valeur serait celle qu’un homme me donnerait. Alors que j’étais tellement amoureuse de toi, tellement plus profondément, tellement plus fort, tellement plus érotique, tellement plus vers toi. Est-ce que ça aurait été mieux de m’en rendre compte ? Je ne sais pas. J’aime me dire que non, pour ne pas avoir de regrets, mais je n’en sais rien. C’était déjà suffisamment dur, je ne sais pas si j’aurais pu gérer ça. Et en même temps ça m’aurait donné une piste, une identité, une idée de communauté vers où aller peut-être. Je me demande à quel point tu savais. Peut-être que tu le percevais, inconsciemment. Est-ce pour toi que tu t’es éloignée ? Est-ce que j’étais too much ? Je ne sais pas si je serais horrifiée ou soulagée de découvrir ça. Quelque part, même si c’est un peu gênant, je comprendrais. Je sais que c’est malaisant l’amour non réciproque. Et je ne peux pas t’en vouloir d’être hétéro. Le récit que j’avais à l’époque est bien plus dur à vivre. Je n’étais pas assez bien, pas assez cool, pas assez branchée, pas assez sociable, pas assez intelligente, pas assez cultivée, pas assez au courant, pas assez belle. Trop maladroite, trop gros sabots, trop enthousiaste, trop premier degré, trop mal à l’aise. Un jour, longtemps après, alors qu’on était en très bon termes, j’ai essayé de te demander. Pas des reproches. Juste une question. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Je veux juste savoir. Je veux juste comprendre. Tu n’as pas nié. Tu étais mal à l’aise. Tu ne voulais pas en parler maintenant « alors que tu as cours de physique ». Tu as su tout de suite de quoi je parlais. Au moins je ne m’étais pas fait d’illusions ou de paranoïa. Bien sûr nous n’en avons jamais parlé au final. Je n’étais déjà plus amoureuse à l’époque. Je t’ai aimée de moins en moins, vers l’indifférence. Je n’ai pas de nostalgie pour cette époque, même si j’ai encore une forme d’affection pour toi. Là maintenant, ça me ferait plaisir de te voir. Là maintenant, je voudrais te parler et te voir, même si tu ne me plais plus. Là maintenant, j’aimerais aller dans la peau du moi à l’époque, juste pour un jour. Pour tenter, pour regarder la vérité en face. Pour me prendre la claque de ma vie. Pour pleurer toutes les larmes de mon corps et ensuite partir vers une nouvelle vie. Là maintenant, je veux être dans la chambre en Bretagne, avec la lampe pourrie par terre. Je veux baisser la caméra et poser ma main sur ton épaule. Te dire que je te trouve super belle. Que j’aime tes boucles couleur châtain, que tu me fais rire, que je ne me sens jamais aussi bien que quand tu ris à mes blagues. Que j’ai envie de toi. Qu’on pourrait tester. Que c’est pas grave. Qu’au pire ce sera nul et on en rigolera. Qu’on aura au moins tenté un truc un peu cool et transgressif. Que c’est pas cent pour cent normal de se mettre torse nu devant sa copine. Que c’est pas habituel de poser dans des poses lascives pour son amie platonique. Même si on a quatorze ans et qu’on meurt d’envie de se sentir femmes, d’être enfin sexuelles. J’ai envie de te dire que je te vois comme les autres ne te voient pas. Que je vais te lécher des années avant que tu parles à un mec qui connaît le mot clitoris. Que dans mes bras tu ne te diras pas que tu n’aimes pas ta poitrine. Que je ne suis pas aveugle, mais t’aime comme tu es. Que je veux juste une chance. Que tu es une sale conne de ne pas vouloir de moi. Que j’aurais dû te gifler quand tu as commencé à me laisser tomber. Que je n’aurais jamais dû te reparler. Que j’aurais dû te le faire payer. Que quelque part au fond de moi ça me fait plaisir quand j’entends tes galères avec ton mec. Que c’est un peu le retour du bâton. Que tu n’auras pas su déconstruire quoi que ce soit, vu que tu n’en as pas eu besoin. Que moi j’aurais la vie dont je rêve pendant que tu seras avec tes gosses et ton mec passable. Que tu as perdu au jeu de la vie. Que je te ferais un beau cadeau de mariage car je me sens bien de la situation. Qu’au fond si maintenant tu te rebellais, devenais lesbienne, avais un mode de vie alternatif, je le vivrais mal. J’ai envie que tu perdes. Et c’est avec tes propres choix donc c’est ok. J’ai envie de pouvoir te regarder de haut, me sentir supérieure. J’ai envie de te demander si tu savais. J’ai envie de savoir ce que tu en penses maintenant. Si tu regrettes. Si tu t’en veux. Je pense que tu t’en veux un peu. Tu avais tes propres insécurités à gérer. Tu les as encore, je pense. Je voudrais te dire que j’écoutais ta voix. Que je t’imitais. Que j’avais dit à Maria « ça ne te donne pas envie d’être comme elle ? », et que quand elle avait répondu « pas d’être comme elle » j’avais réfléchi et réalisé que moi non plus, ce n’était pas exactement ça. Mais c’était quoi ? Pourquoi je voulais écouter ta voix ? Maintenant je sais. Je suis triste de larmes sèches, qui se sont évaporées il y a quinze ans. Il ne reste que le sel. Si tu avais voulu, alors moi aussi j’aurais voulu.


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