“- ça se mange frais, les noix ?”
C’est un goût rare, qui ne se présente que quelques jours par an. Une expérience pour ceux qui ont la chance de savoir qu’elle existe, et qui osent s’y plonger. Les noix fraîches arrivent début septembre, comme pour soulager les cœurs du deuil de l’été. Leur coque est moite et collante, retenant doucement la main qui la saisit. La brutalité n’a pas de prise sur ce manteau souple et imbibé de sucs. Appuyer trop fort pour l’ouvrir ne ferait que l’écraser et le fruit serait perdu. Il faut une délicatesse ferme pour la faire éclore. Quand la noix est libérée de son armure, elle apparait dans toute sa complexité. Toute de formes rondes et de profonds sillons mystérieux. Elle chatoie comme un bois précieux dans sa robe brune. Je promène mes mains fébriles le long de son corps toujours dissimulé. Ici encore, trop de précipitation gâcherait tout. Il faut trouver la bonne accroche et soulever sa robe avec une lenteur déterminée. Si l’on tend l’oreille, un soupire se fait entendre : l’enveloppe se décolle jusque dans les profondeurs sombres des sillons. Alors la noix dévoile enfin sa chair nue, d’une blancheur éclatante. Je la regarde et la fais tournoyer pour savourer cet instant. Ses collines et vallons viennent titiller la pulpe de mon doigt. J’appuie doucement sur sa peau lisse, sa fente s’ouvre peu à peu. Cette coupure nette dans la chair, d’un blanc immaculé, lui donne une apparence artificielle contrastant avec l’odeur de sous-bois qui émane des débris de la coque. Elle se plie et craque sous mes dents. Quelques secondes organiques, au goût presque acide, quand elle glisse sur ma langue. Un plaisir fugace, à saisir une fois par an. Bien sur que ça se mange frais…